Pour une vraie politique du logement et de l'aménagement du territoire
La politique actuelle gouvernementale dite d'austérité, en minorant les aides au logement et les "niches fiscales" immobilières, en réduisant les possibilités d'investissement des collectivités territoriales, va entraîner une récession considérable de notre secteur d'activité, aujourd'hui seulement limitée par des taux d'intérêt très bas et le prêt à taux zéro (PTZ). Sans changement de cap, une grave crise nous attend.
Tout chantre de l'économie keynésienne connaît la nécessité d'une activité soutenue du BTP, générateur d'emplois, de taxes multiples, peu importateur, moteur de la chimie, de la métallurgie, etc. Cela est à mettre en corrélation avec le manque de 500 000 logements, un parc bâti à rénover énorme avec 3 millions de français mal logés, constituant un potentiel et un réservoir d'activité, peut-être le seul clairement identifiable dans notre société consumériste.
Nos politiques, et ce sont pourtant les mêmes, ont peu de mémoire. Au début des années 1990, le gouvernement Juppé enfonçait notre économie par une politique d'austérité inopportune, réduisant drastiquement la construction de logements, entraînant de milliers de pertes d'emploi et devenant d'ailleurs un premier ministre particulièrement désavoué. Il avait fallu, sous le gouvernement Jospin, se sortir en urgence de ce choix économique grâce à une politique de relance par le BTP.
Soyons clairs, il ne s'agit pas de défendre certaines niches fiscales qui n'ont pas d'effet levier et ne satisfont que des intérêts particuliers. Attirer l'épargne des ménages aisés pour des financements d'intérêt général est, par contre, un choix intelligent, s'il est utilisé avec discernement et avec des opérateurs fiables. Les défiscalisations immobilières récentes ont eu des effets pervers graves, les opérations étant montées avec la seule motivation du profit rapide, sans analyse des besoins locaux, profilées sur les capacités financières des acquéreurs. Cela s'est trop souvent traduit par la construction de milliers de logements locatifs ne correspondant pas à la demande, dans des situations inappropriées, quand ce ne furent pas des sites remarquables bétonnés, dans les départements d'outre-mer notamment. Enfin l'éclatement d'une bulle spéculative a provoqué faillites de promoteurs et d'entreprises et laissé moult investisseurs désemparés…
Si l'on veut satisfaire la demande de logements, il faudrait mettre en place une approche nouvelle de l'acte de construire et une véritable réfection de l'aménagement du territoire. Un frein évident à l'investissement immobilier vient du coût de plus en plus élevé de la construction, d'une part à cause d'une concurrence qui tend sur certains marchés à se limiter à un partage entre les grands groupes du BTP et d'autre part par la multiplication de normes, plus générées par les appétits des industriels que pour satisfaire l'usager. Or, la vraie qualité de vie vient d'abord de la localisation de l'habitat, de la proximité des différents lieux d'activité, travail, logement, services… Nous payons une période d'expansion urbaine délirante essentiellement guidée par le profit à court terme et une conception de l'espace induite par le tout automobile. Les milliers d'hectares consommés par les voies, échangeurs et rond-points, dans lesquels des parts de plus en plus importantes de la population perdent un temps infini chaque année, s'accompagnent de la création de zones pavillonnaires et artisanales indigentes.
Ce délire pavillonnaire qui a rejeté la population de plus en plus loin des centres, est le cancer de nos paysages, un vecteur de pollution, d'endettement et de perte de qualité de vie. Ce modèle de croissance urbaine aurait du être remis en cause par la préoccupation environnementale. Il est clair que le Grenelle a été défaillant, se traduisant par la défense d'intérêts de lobbies puissants et non par une volonté d'aménagement cohérent du territoire.
POLITIQUES ÉTATIQUES DE COURTE VUE
Pourtant les architectes et les urbanistes et, de plus en plus, la sphère politique responsable, ont compris qu'il faut construire la ville sur la ville. Utilisons les friches industrielles, les biens fonciers et immobiliers de l'Etat et des collectivités pour des opérations de restructuration urbaine exemplaires, redessinons et "paysageons" les zones péri-urbaines. Etendons-nous moins et construisons intelligemment !
Nous avions ainsi milité, en vain, pour que le plan de relance se positionne dans la durée, que l'on redonne au politique son sens en s'engageant dans une stratégie de requalification de notre cadre de vie. Les élus doivent utiliser les moyens à leur disposition pour que la ville ne soit pas seulement produite par la course au profit mais par une évolution raisonnée et solidaire, non dispendieuse d'espace, écologique, innervée par des réseaux économes et performants.
Les outils existent, il faut la volonté et la compétence d'imaginer et d'entreprendre le futur, sans rester bloqué sur des échéances électorales.
Le coup de frein de l'austérité, quelques mois après un pseudo "plan de relance", est dangereux. Même s'il est clair que nous subissons des contextes internationaux volatiles, il faut dénoncer le yoyo de politiques étatiques de courte vue, élaborées au gré du vent, ballottées par les événements, et proposer enfin une fiscalité pérenne et, surtout, une vraie politique du logement et de l'aménagement du territoire.
A l'heure des remaniements ministériels cosmétiques, à quand un grand ministère ambitieux et visionnaire de l'architecture, de l'environnement et du cadre de vie ?
Denis Dessus, architecte, vice-président sortant de l'ordre des architectes
Tribune parue dans Le Monde
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